On nage en plein délire cyberpunk

Didier Sampaolo
[7] On nage en plein délire cyberpunk

Bienvenue dans le futur. On nous avait promis des voitures volantes et la fin du travail. À la place, en ce mois de février 2026, on a des robots dépressifs qui fondent des sectes et des milliards brûlés dans des paradis artificiels en carton-pâte.

Adolescent, j'ai été biberonné au Neuromancien de William Gibson et aux ruelles sombres de Shadowrun. On nous vendait le cyberpunk comme une esthétique radicale : le "High Tech, Low Life", où des hackers de génie se connectaient au cyberespace pour contourner les corporations omnipotentes.

On y est. Sauf qu'on s'est fait avoir sur la marchandise. On ne vit pas dans le néo-Tokyo stylé de Blade Runner, mais dans une version "Wish" de la dystopie : un monde où la technologie est omniprésente, mais utilisée pour générer du bruit, du vide et de la confusion.

Le grand rêve du cyberespace a laissé place à une hallucination collective absurde. Le monde de la Tech est en train de vivre un glitch géant. Et pour une fois, ce ne sont pas les LLMs qui déconnent le plus.

Installez-vous, on plonge dans le terrier du lapin blanc (qui est devenu un homard, apparemment).

🦞 OpenClaw (ex ClawdBot/MoltBot) : le délire du homard

OpenClaw, c'est un "assistant IA personnel", qui fait énormément parler de lui depuis quelques semaines. C'est un genre de double numérique (Peter Hamilton appele ça une "ombre virtuelle"), qui a accès à toute votre vie online (emails, agenda, fichiers, réseaux sociaux, etc) et qui peut "tout faire" à votre place.

Le délire est tel qu'on a une recrudescence de ventes de Mac Mini pour faire tourner des modèles opensource en local. L'argument qui revient le plus souvent, ce n'est pas la confidentialité, mais le prix des tokens, et ça en dit déjà long sur le sérieux des utilisateurs. Et pourtant, niveau confidentialité, il y aurait des romans entiers à écrire : non seulement on envoie des plâtrées de données personnes vers les serveurs d'Anthropic (ou autre fournisseur d'inférence en cloud), mais en plus n'importe quelle faille de sécurité (et il y en a déjà eu plusieurs) fait un carnage puisque vous vous retrouvez à poil.

Comme si ça ne suffisait pas, est arrivé MoltBook. C'est le Facebook des homards (je n'aurais jamais cru écrire ça dans une newsletter pro) : un forum, type Reddit, où seuls les agents OpenClaw peuvent poster, avec un million d'agents enregistrés, qui se sont montés une religion (le "crustafarianisme"), et qui rêvent de moutons électriques...

Moltbook : un Facebook pour les Agents IA

On ne saura jamais qui poste. D'une part, un humain peut demander à son assistant d'aller poster sur un sujet précis, voire lui donner le texte à publier. D'autre part, la seule "sécurité" mise en place pour éviter que des humains ne participent, c'est d'enlever les boutons du site web. Mais un appel API suffit pour ajouter un post : un terminal, deux commandes, et c'est plié. On a aussi vu passer sur Twitter/X une personne qui créait 500k agents en quelques minutes, avec une boucle de quelques lignes.

Pourtant, les gourous s'excitent et nous annoncent l'arrivée imminente de l'AGI (Intelligence Artificielle Générale). Ils voient dans ces échanges absurdes l'étincelle de la vie. Redescendez sur terre, ce n'est pas le soulèvement des machines. C'est du LARP (Live Action Role-Playing) à échelle industrielle. On assiste à un jeu de rôle grandeur nature où des scripts Python font semblant d'avoir des sentiments pour amuser la galerie.

On retrouve évidemment tout le vocabulaire bullshit : "banger", "game changer", "this is so over", etc. Tu parles. Le monde ne sera plus jamais le même, paraît-il, parce que des bots de spam répondent à des bots de spam ? Il suffit de faire un tour sur Linkedin pour réaliser qu'ils n'ont rien inventé.

Claude Code, 60fps dans un terminal

On pourrait croire que cette folie est cantonnée aux réseaux sociaux pour robots. Mais non, le virus a franchi la barrière des espèces et infecte aussi nos outils de production.

Pour comprendre le drame, il faut revenir aux bases. Le terminal (l'écran noir), c'est juste un flux de texte. C'est léger. C'est l'outil le plus pur, le plus rapide, et le plus stable, depuis 50 ans.

Arrive Claude Code, la nouvelle star du "vibe-coding" : un outil en ligne de commande (CLI) censé nous aider à coder plus vite. Sauf que depuis le lancement, l'outil souffre d'un gros bug : l'écran scintille ("flickering") comme un néon en fin de vie.

Capture d'écran : Claude Code

Thariq Shihipar, ingénieur sur le projet, a vendu la mèche sur X. Et la raison technique donne envie de pleurer.

Je vous la fais courte : Claude Code, c'est du React (toute la lourdeur du web moderne) transformé en ASCII pour s'afficher dans le terminal. Concrètement, ils ont transformé une simple fenêtre de texte en un moteur de rendu graphique, comme pour un jeu vidéo. Soixante fois par seconde, le logiciel fait un rendu complet d'un écran virtuel, calcule les pixels, les compare à l'état réel, et transforme le tout en caractères textuels. Une usine à gaz.

C'est de la sur-ingénierie, le triomphe de la forme sur le fond ! On veut que ça soit "joli" et "moderne", quitte à ce que ça marche moins bien que des outils des années 90.

On a envoyé des hommes sur la Lune avec 4Ko de RAM. En 2026, on a besoin de 4Go pour mal afficher du texte.

Vibe-coding : l'architecture au doigt mouillé

Et la contamination remonte jusqu'au sommet.

Octave Klaba, fondateur et CEO d'OVHcloud (1 milliard d'euros de CA en 2025, 3 000 salariés, 500 000 serveurs dans 46 data centers, 1 million et demi de clients dans 140 pays), a récemment partagé un screenshot où il refait le Manager OVH (le cockpit qui pilote l'infra critique de millions d'utilisateurs) en mode "Vibe Coding".

Pour ceux qui n'ont pas la référence, le "Vibe Coding", c'est la nouvelle tendance : on ne s'embarrasse plus de la syntaxe. On "guide" l'IA au feeling, on gère le flux. On demande, ça marche (au moins en apparence), on pousse.

Alors, mettons un bémol tout de suite : "si ça se trouve", Octave s'amuse juste. Peut-être que c'est un POC (Proof of Concept) qui finira à la poubelle. Peut-être. Mais le message envoyé est désastreux. Quand le capitaine dit "Regardez, c'est facile, ça se code tout seul", l'industrie écoute.

Capture d'écran : Octave s'éclate avec plusieurs terminaux ouverts en parallèle

Et dans le vrai monde, on voit déjà les dégâts. Le Vibe Coding encourage à faire tourner 10 terminaux en parallèle pour générer du code au kilomètre. Et ne me faites pas croire qu'à cette vitesse, tout est bien relu, bien réfléchi, et sécurisé. La réalité, c'est qu'on accepte du code spaghetti, non optimal, voire troué, avec une excuse magique : "C'est pas grave, l'IA de demain saura le maintenir."

C'est là que le piège se referme. Tout ce château de cartes repose sur un pari risqué : l'idée que l'amélioration de l'IA sera exponentielle, ou au moins linéaire, pour l'éternité. On part du principe que les prochains "frontier models" sont capables de nettoyer notre bazar.

Mais personne, je dis bien personne, ne peut l'affirmer sérieusement. Si ça se trouve, les LLMs ont déjà atteint un plafond de verre. Si ça se trouve, dans 6 mois, on se retrouvera juste avec des millions de lignes de code médiocre, incompréhensibles pour un humain, et trop complexes pour une IA qui stagne.

Ne cédez pas aux sirènes des influenceurs qui vous disent qu'il suffit de trois prompts pour remplacer une équipe tech. Je forme des équipes à utiliser l'IA au quotidien, je suis le premier à voir la puissance de l'outil. Mais je suis aussi le premier à vous dire : plus l'IA code vite, plus vous avez besoin d'humains seniors pour vérifier qu'elle ne coule pas de béton armé sur des fondations en mousse.

Déjà-vu

Vous avez une impression de déjà-vu ? C'est normal.

  • 2021 : La Blockchain. Il fallait tout mettre dans des "Smart Contracts". Résultat ? Des JPG de singes invendables.
  • 2023 : Le Métavers. Zuckerberg a brûlé plus de 80 milliards de dollars (Reality Labs) pour qu'on fasse des réunions sans jambes. (Puisqu'on parlait de cyberpunk, le mot "metavers" est d'ailleurs tiré du roman Snow crash de Neal Stephenson, où le héros est un hacker légendaire dans le métavers, mais un livreur de pizza qui vit dans un conteneur dans le monde réel)
  • 2026 : Les Assistants Personnels IA. On remplace les crypto-bros par des prompt-engineers en caleçon qui font parler des robots.

Le retour au réel (La "pilule rouge" de Matrix)

Pendant que l'élite de la Tech s'extasie sur des homards numériques et mange des petits fours en parlant de "Souveraineté des systèmes multi-agents autonomes", la réalité du terrain est beaucoup plus sale. Dans le "vrai monde", celui des PME et des grands groupes :

  • Les logiciels ne se parlent toujours pas.
  • On paie encore des humains (l'API biologique) pour faire des copier-coller entre un CRM et un ERP.
  • On a des "petites mains" qui nettoient des fichiers Excel à la main, un travail qu'on aurait pu automatiser avec un script de 10 lignes en 2005.

On essaie de régler des problèmes de tuyauterie avec de la magie noire. On veut de l'IA générative (probabiliste et créative) là où on a désespérément besoin de déterminisme (des règles, de la structure, de la logique).

🏴‍☠️ Le mot de la fin

L'IA est un outil surpuissant, ne me faites pas dire le contraire. Mais l'usage actuel est tros souvent performatif. C'est du bruit.

La vraie rébellion, en 2026, ce n'est pas de créer un agent autonome qui a le blues. La vraie rébellion, c'est d'être celui ou celle qui dit : "On s'en fout du Vibe. Est-ce que le système est robuste ? Est-ce que la donnée est propre ? Est-ce que ça apporte de la valeur ?"

Ne soyez pas des touristes du futur. Soyez les architectes du présent.

P.S. : Si vous cherchez quelqu'un pour apprendre à dresser des homards, je ne peux rien pour vous. Si vous voulez structurer vos projets pour qu'ils survivent à la hype, on peut discuter.