Regard sur l'IA / Lior Chamla (dev) : Les médecins avant les devs, l'IA et l'apprentissage

Lior Chamla est développeur depuis 2009. Formateur aguerri devenu freelance dans une grosse boîte, il a vu l'IA débarquer en plein milieu de sa carrière. Entre gains de productivité spectaculaires et inquiétudes sur l'apprentissage des juniors, son regard sur l'IA est celui d'un praticien sans filtre : pragmatique, enthousiaste, mais lucide sur les dérives à venir.

Didier Sampaolo 17 min de lecture
Regard sur l'IA / Lior Chamla (dev) : Les médecins avant les devs, l'IA et l'apprentissage
Sommaire
En résumé :
  • L'autocomplétion est la feature IA la plus pratique pour les devs
  • Les juniors n'apprennent plus le "pourquoi" : ils copient-collent sans comprendre
  • Les médecins généralistes sont plus menacés que les développeurs
  • La vraie révolution, ce n'est pas la techno : c'est l'adoption

Un parcours de praticien

Didier : Lior, merci d'avoir accepté de te prêter au jeu de cette interview. On va parler d'IA, évidemment, mais surtout de ton regard sur ces technologies. Pour commencer, est-ce que tu peux nous expliquer qui tu es et ce que tu fais ?

Lior : Je suis développeur depuis 2009. J'ai fait un peu de tout : salarié, auto-entrepreneur, gérant de SARL avec le RSI et ses galères, puis de nouveau auto-entrepreneur pour être tranquille. J'ai fait énormément de formation pendant des années, en présentiel, en téléprésentiel, puis en vidéo. Je gagnais ma vie avec des revenus passifs de formations en ligne.

Mais au bout de quelques années, je sentais que je n'étais plus au niveau. J'étais déconnecté de la réalité du terrain. Il y a trois ans, un pote m'a dit : "On a vraiment besoin de quelqu'un dans la boîte, on va pas y arriver." C'était censé être une mission de six mois. Trois ans plus tard, je suis toujours là. Je me régale. J'ai appris un milliard de trucs.

Didier : Et tu travailles sur quelles technos actuellement ?

Lior : On est 120 dans la boîte, avec une grosse équipe de devs back, front, web et mobile. Actuellement, je suis sur du Java Spring Boot, mais je viens du PHP Symfony et du frontend. On travaille sur des grosses codebases legacy. C'est là que j'ai vraiment découvert les process d'entreprise, l'agile, toutes ces choses dont je n'avais aucune idée avant.

L'IA au quotidien : entre efficacité et vigilance

L'autocomplétion, la vraie révolution

Didier : Et du coup, tu codes avec l'IA ? Tu lui demandes beaucoup de choses, ou tu es plus du genre à faire compléter trois petits trucs ?

Lior : Ça dépend des tâches. Il faut comprendre qu'on travaille sur des codebases énormes. Tous les rêves qu'on te vend avec "créer un site de A à Z en deux minutes", ça ne marche pas aussi bien sur du legacy.

Par contre, l'autocomplétion dans l'éditeur, c'est magique. C'est vraiment énorme. Je m'en sers tous les jours. Si je nomme une fonction correctement, le copilote sait très bien où je vais, et je l'aurais tapé exactement comme ça. Ça, c'est vraiment la killer feature.

Didier : C'est vrai. Quand il t'édite 15 lignes d'affilée parce que tu as remplacé des guillemets sur la première ligne et qu'il a très bien compris ce que tu voulais faire, tu gagnes un temps fou.

Lior : Exactement. Hier, j'écrivais un script SQL pour créer une table. Je copie le script, je vais dans ma classe Java qui est censée représenter cette table, je lui mets le script en commentaire, et il comprend très bien. Il me sort tous les champs avec les bonnes annotations. En un seul Tab. Merci, au revoir.

Didier : Et tu utilises quels modèles ?

Lior : Pour le copilote dans VS Code, c'est GPT-4.1. J'ai testé GPT-5, Claude Sonnet, tout ça. Mais GPT-4.1 est rapide, efficace, il ne parle pas trop. Claude, je l'aime beaucoup, mais pour le code, je trouve qu'il est trop bavard. Il met des emojis partout, ce con de Claude Sonnet.

Didier : C'est vrai.

Lior : Mon adoption n'est pas rationnelle. Je ne fais pas de benchmarking. C'est plus un ressenti. Si un modèle parle trop, s'il m'emmerde, ça dégage. C'est comme si tu embauchais quelqu'un : tu ne l'embauches pas que sur les résultats du test technique.

Quand l'IA devient indispensable

Didier : Est-ce qu'il y a des tâches où tu ne pourrais plus te passer de l'IA ?

Lior : Ouais. Déjà, tout ce qui est migration de dépendances, surtout sur du frontend où tu as des packages qui ne sont pas compatibles entre eux. Dès que tu veux migrer, tu deviens fou.

Par exemple, le premier truc que j'ai fait en arrivant dans mon équipe il y a six mois, c'est une migration de Webpack à Vite. Soyons très clairs : tout seul, je ne l'aurais jamais fait. C'est impossible pour un dev middle comme moi. L'agent IA a tout fait de A à Z. Et je te dis, c'était il y a sept mois, on n'était pas au top du top des modèles actuels.

Évidemment, tu as besoin d'un feedback humain. À un moment, même lui faisait n'importe quoi, et moi j'arrivais à trouver une issue sur un GitHub en chinois datant d'il y a six ans. Mais sans lui, c'était impossible.

Didier : Et est-ce que tu as peur que, petit à petit, tu vas avoir des dizaines de tâches comme ça que tu ne sauras plus faire parce que tu as pris l'habitude de les déléguer ?

Lior : Alors, je me fais pas d'illusion : je ne sais déjà pas le faire. Je ne savais pas faire ces migrations avant l'IA. Il y a deux ans, on a lancé un nouveau projet avec un monorepo PNPM. J'étais obligé de faire appel à des prestataires, la Coop des Tilleuls, qui regardaient mes package.json, mes package-lock, et qui voyaient la matrice comme dans Matrix. Moi, je ne pigeais rien.

Si dans six mois j'ai un problème et que je n'ai plus d'IA, je rappellerai des gens qui savent. Ça fera tourner l'économie au lieu de faire tourner OpenAI.

Didier : Mais du coup, c'est intéressant ce que tu dis. Tu deviens naturellement un peu "lead" : tu es obligé de cadrer l'agent, de lui donner des ordres, de vérifier son travail.

Lior : C'est vrai. On change de perspective. Tu n'es plus l'exécutant, tu deviens le donneur d'ordre. Tu dois cadrer l'agent comme un lead cadrerait un junior. Sauf que ce junior ne se vexe jamais et ne démissionne pas.

Le danger silencieux : l'impact sur l'apprentissage

Didier : Tout à l'heure, tu disais que tu connaissais quelqu'un à qui l'IA avait "fait fondre le cerveau". Ça t'embête si on en parle un peu ?

Lior : Pas du tout. C'est un sujet extrêmement important. Le problème, c'est que je n'ai qu'un seul exemple : mon meilleur pote, qui avait 40 ans et qui était en reconversion chez OpenClassrooms pendant huit mois. Je le coachais tous les soirs.

Au bout de trois mois, il m'a dit : "Tu sais, je peux voler de mes propres ailes, je vais y arriver." Je l'ai laissé tranquille. Je l'ai récupéré trois mois après, à la petite cuillère. L'IA lui avait pété le cerveau.

Didier : C'est-à-dire ?

Lior : Il copie-collait ce que disait ChatGPT. Ça marchait. Merci, au revoir. Mais la profondeur de ce qu'il faisait... Six mois après, tu lui poses la question : "C'est quoi un état dans React ? Pourquoi tu fais pas une variable normale ?" Il ne sait pas.

La question du "pourquoi on fait quelque chose", elle est passée à la trappe. Parce que quand ChatGPT te répond, il te dit pourquoi, mais tu t'en fous. Tu prends le script, tu le colles, tu testes, ça marche.

Didier : C'est clair. Déjà Stack Overflow, c'était la terre promise. Mais au moins, tu étais obligé de montrer que tu t'étais intéressé au problème avant de poser ta question.

Lior : Exactement. Et surtout, Stack Overflow n'était pas assez customisé pour ton projet à toi. Tu étais obligé d'adapter. Tu te demandais : "Attends, qu'est-ce qu'il fait ? Je ne comprends pas." Donc tu étais forcé d'essayer de comprendre.

Là, l'IA te dit : "Tiens, c'est ça." Et même pire : le copilote dans l'agent te le fait. Voilà, c'est bon. Ça marche.

Didier : Et du coup, ça t'a poussé à repenser complètement ta formation ?

Lior : Complètement. La formation que je prépare n'est pas du tout une formation technique sur un framework spécifique. C'est de la culture générale informatique. Si tu comprends les fondamentaux (ce qu'est une requête HTTP, une réponse HTTP, les bases) tu vas t'en sortir, peu importe la techno. Le reste, l'IA te le fera.

Didier : C'est un peu égoïste, mais autant pour nous, c'est bien qu'on utilise l'IA, autant pour eux, il faudrait qu'ils ne l'utilisent pas.

Lior : C'est ça. Nous, on voit le code qu'elle fait, on comprend ce qu'elle raconte. Si parfois on ne comprend pas, on lui pose la question. Après, soyons honnêtes : il y a des tâches sur lesquelles, si je ne comprends pas, je m'en fous. Ça marche ? Merci.

Par exemple, quand j'ai fait la migration Webpack à Vite, c'est des trucs tellement bas niveau que je me dis : "Est-ce que le build tourne ? Oui. Est-ce que le script est comme je voulais ? Oui. Ce que fait ton plugin, j'en ai rien à foutre."

Les usages personnels et multimodaux

Didier : Est-ce qu'il y a d'autres usages de l'IA qui te plaisent, qui te branchent ? Des trucs persos, la vidéo, les images ?

Lior : Je suis très peu multimodal. Mais ça m'est beaucoup arrivé cet été. On était en Italie, on a vu plein de plantes grasses intéressantes. Moi, le jardinage, c'est important pour moi. J'ai toujours mon potager, même s'il est très peu productif. Si j'ai fait 15 courgettes dans l'été et 40 tomates, c'est le bout du monde.

Didier : Vu le prix que ça coûte, va chez le primeur.

Lior : Le prix que j'ai mis dans le potager, c'est 10 ans de primeur sans problème. Mais bon, c'est une passion.

On était en Italie, on a vu des plantes. J'ai pris tout de suite Gemini, je lui ai filé les photos. Il me donne le nom des plantes, leurs particularités, quelle température elles peuvent vivre, combien de temps sans eau. Je me suis refait toute la terrasse en mode plantes grasses grâce à Gemini.

Didier : Et pour les enfants ?

Lior : Ouais. On a pris Gemini en mode vocal sur mon téléphone pour essayer de faire en sorte que ma fille, qui a huit ans et qui est très nulle en math, réussisse à apprendre ses tables de multiplication.

On a deux modes d'apprentissage : ma femme veut qu'elle comprenne. "Trois fois cinq, c'est trois paquets de cinq bonbons." Moi, je dis : "Arrêtez vos conneries. Trois fois cinq, ça fait 15. Tu l'apprends par cœur."

On n'est pas d'accord. Donc on a mis Gemini au milieu. On lui a dit : "Voilà, tu as la petite Élise, elle a huit ans, elle galère avec ses tables de un à six. Démerde-toi."

Didier : Et ça a marché ?

Lior : La bienveillance de ce truc, c'est incroyable. Elle ne va jamais s'énerver. Tu peux passer deux heures à ne pas comprendre, elle sera toujours bienveillante. Ça me fait penser à Terminator 2. Il y a une scène où la meuf voit son fils jouer avec le Terminator et elle se rend compte que le truc ne s'énervera jamais, ne sera jamais mécontent, ne lui fera jamais aucun mal.

Didier : C'est vrai.

Lior : Moi, au bout de trois minutes, c'est : "Écoute, tu sais quoi ? Tu es nul en math, c'est pas grave, ferme ton cahier, va jouer parce que j'en ai marre." Gemini ne fera jamais ça.

Il y a aussi des usages d'apprentissage pour les enfants qui sont intéressants. J'ai vu qu'ils ont sorti Luxor.ai, un entrepreneur français. Je pense que c'est du capitalisme d'État, qu'il va essayer de vendre ça à l'Éducation nationale. C'est une IA complètement souveraine, entraînée en France, faite pour apprendre aux enfants sur n'importe quel sujet.

L'entreprise face à l'IA

Adoption progressive

Didier : Dans ta boîte, comment ça se passe l'adoption de l'IA ?

Lior : L'IA a mis du temps à s'imposer. Je pense que tout le monde a plus ou moins pris conscience au moins du copilote en terme d'autocomplétion. Mais ça y est, c'est rentré dans les murs. Tard, selon moi. Il y a des gens qui, jusqu'à il y a trois ou quatre mois, n'avaient pas installé de copilote.

Les agents (vraiment avoir un agent dans ton IDE à qui tu parles) ce n'est toujours pas donné à tout le monde. Beaucoup n'ouvrent pas leur agent. Ils ne savent pas qu'ils en ont un, ou alors ils savent mais ils sont un peu dans la flemme.

Pour te dire, en France, je pense qu'on a encore de belles années devant nous. Ceux qui savent s'en servir vont aller beaucoup plus vite, beaucoup plus fort. Mais comme c'est une minorité, tu es loin du temps où on va te dire : "On n'a plus besoin de toi."

Didier : Vous avez des politiques spécifiques sur l'utilisation de l'IA ?

Lior : Ouais. On se refuse à communiquer nos codebases à ChatGPT ou Anthropic. Chaque fois, on te dit : "Mais tu te rends compte, OpenAI a accès à l'entièreté de notre codebase !"

Moi, je suis en mode : "Ouais, et alors ? Qu'est-ce qu'ils en foutent ? Le bug qu'on a fait sur le bouton là, c'est une valeur incroyable pour eux." Ils s'en branlent complètement. On a toujours ce petit côté : "Non, tu comprends, ça part on ne sait pas où."

Comme on est associés avec Google et qu'ils ont acté que Gemini ne s'entraîne pas sur les données qu'on lui donne, on a dit : "OK, avec Gemini, c'est bon, on balance tout."

Didier : Vous avez des cas d'usage intéressants avec Gemini ?

Lior : Ouais. On intègre Gemini dans notre CI. Quand tu fais une pull request, on lui file le diff, on lui donne tout le contexte, et on lui fait faire des commentaires sur la PR. "Ça, c'est pas ouf. Ça, c'est plutôt une mauvaise pratique. Ça, c'est plutôt une bonne pratique."

C'est en train de se mettre en place dans plusieurs équipes. Tu peux lui donner un système prompt différent selon le projet. Par exemple, si tu fais du Vue.js, tu as les bonnes pratiques globales de Vue, mais aussi les pratiques qu'on a décidées nous. "Dans notre équipe, les choses sont en camel case." Il en tient compte et il te fait un retour sur ta PR.

C'est avant même qu'un être humain soit venu faire une review. Tu as déjà un commentaire qui dit : "Bon, ça c'est pas fou, ça c'est sympa."

Didier : C'est ce qu'on aurait eu de base avec GitHub, mais vous êtes sur Bitbucket.

Lior : Exactement. On ne va pas changer toute notre stack à chaque fois qu'il y a une feature marrante qui sort chez quelqu'un. On peut relativement facilement mettre ça en œuvre avec des appels curl à Gemini.

L'écosystème Java et le rôle de GPT-5 comme mentor

Didier : Tu disais que tu apprends Java en ce moment. Comment ça se passe avec l'IA ?

Lior : Java Spring Boot, c'est un cauchemar en termes d'expérience développeur. Vraiment. Tu compares ça à PHP ou au frontend, il n'y a pas photo. Tu fais tourner des tests unitaires : en PHP Symfony, tu as les titres des tests, ils sont verts ou ils sont rouges. Là, tu fais tourner les tests, mais tu as des logs de partout. Tu ne sais même pas quel test tu as tourné ou pas.

Je pense qu'ils ont tout reposé sur leurs IDE, ces gens-là. Si tu prends JetBrains ou IntelliJ, la DX doit être bonne parce que tu fais clic droit, "create class", et tout se fait proprement. Mais moi, je suis sur VS Code. En termes de ligne de commande, c'est nul, nul, nul.

Didier : Et du coup, l'IA t'aide ?

Lior : Énormément. J'utilise GPT-5 comme mentor. J'ai fait fabriquer un prompt par GPT-5 lui-même. Je lui ai dit : "Tu vas faire un prompt pour toi-même." Il m'a posé un milliard de questions. On a eu le prompt raffiné.

J'ai fait une nouvelle discussion, je lui ai mis le prompt, et je lui ai dit : "Voilà, tu es un lead dev, tu vas m'apprendre à faire du Java." Ça fait trois jours que je suis dessus. Il m'explique beaucoup de choses.

Didier : Tu savais qu'ils ont un mode "étudier et apprendre" dans GPT-5 ? Il te fait des petites leçons avec des quiz.

Lior : Non, je savais pas. J'ai juste fait mon prompt custom. Moi, je lui ai demandé de ne pas trop expliquer, de me donner des pistes. Je lui fais agir comme un lead avec un junior. "Toi, tu es le lead, je te montre ce que je fais, et toi tu me guides."

Au début, j'avais oublié de lui préciser. Il me filait tous les fichiers, tout le code. J'étais en mode : "Ouais, mais si je copie-colle, je vais rien piger." Donc je lui ai dit : "Dis-moi ce qu'il faut faire, donne-moi les concepts, et après moi je vais regarder les documentations."

Didier : Et ça marche bien ?

Lior : Il fonctionne très bien pour ça. D'ailleurs, la discussion est tellement longue qu'elle commence à ramer. Je crois qu'on a juste trop parlé. On doit avoir un historique de je ne sais pas combien de lignes. Même l'onglet Chrome commence à être lourdin.

Au-delà du code : qui va vraiment perdre son job ?

Didier : Tout à l'heure, tu disais que les devs ne sont pas les premiers menacés. Tu peux développer ?

Lior : S'il y a des métiers qui disparaissent en premier, ce n'est pas les développeurs. Ma codebase, il n'y a pas une machine à état qui va la gérer. Elle est infernale.

Par contre, donne-moi la liste de tes symptômes. Qu'est-ce que c'est, un médecin généraliste en vrai ? C'est 12 ans d'études pour apprendre : chaque pathologie, quels sont les symptômes, comment tu la diagnostiques, quels sont les traitements.

Si tu dis à ton médecin : "J'ai ce symptôme, ce symptôme, ce symptôme", dans sa tête, il a une machine à état. Il dit : "OK, il y a ça, ça, ça. Ça élimine ces maladies." C'est ça, un médecin généraliste, au final.

Didier : C'est un classifieur en fonction des symptômes.

Lior : Exactement. Dans quel monde il n'y a pas une IA, même la plus conne du monde, qui peut avaler tous les livres de médecine et te faire cette machine à état ? C'est horrible à dire pour eux, mais s'il y a des métiers qui disparaissent en premier, ce n'est pas les développeurs.

Didier : Il y en a d'autres ?

Lior : Ma femme est dans les marchés publics. On avait discuté il y a trois ans : on voulait entraîner un modèle pour lui dire "Tu me fais maintenant toute la documentation du marché public pour faire ce rond-point là."

On n'a jamais été plus loin parce qu'il aurait fallu l'entraîner sur des dizaines de milliers de marchés publics. Mais maintenant, je suis sûr que si tu dis à ChatGPT : "Tu es un expert en marché public avec conformité France, Europe. On est en train de faire un marché sur un rond-point Place Castellane. Je veux ça", il te le sort propre.

Un jour, on va dire à certaines personnes dans certains services de la métropole : "En fait, vous ne servez à rien les gars. Le marché public est déjà écrit là."

Didier : C'est horrible ce que tu dis.

Lior : C'est horrible, mais c'est pour te dire à quel point on n'a pas pris conscience. On se dit que c'est les développeurs qui vont disparaître. Il y a beaucoup de choses qui peuvent disparaître bien avant nous.

Vision 2030 : entre opportunités et dangers sociaux

Didier : Si tu te projettes dans cinq ou dix ans, comment tu penses que ça va évoluer ?

Lior : On a un angle mort : quand on dit "IA", on parle de modèles de langage. Mais c'est beaucoup plus riche. Watson, par exemple, ce n'est pas juste un modèle de langage. C'est un autre monde.

La question que je me pose : la révolution actuelle, c'est les LLM ou c'est l'IA globalement ? Parce que ça se trouve, tous les autres pans de l'IA, à part les LLM, stagnent. On n'en sait rien.

Didier : Il y a quand même des trucs qui avancent. Les IA pour découvrir des protéines, des matériaux...

Lior : Exactement. Il y a des IA spécialisées qui sont révolutionnaires. Je me rappelle, une IA qui était censée trouver des matériaux particuliers. En 40 ans, on a trouvé 2000 matériaux. En six mois avec l'IA, on a trouvé 3 millions. Elle a décuplé fois 100 000 notre capacité.

Mais ce n'était pas un LLM. C'était une IA spécialisée.

Didier : Et les LLM, eux, ils vont évoluer comment ?

Lior : Je pense qu'on est déjà au top. Tu avais GPT-1, GPT-2, GPT-3. Après, tout le monde est là. Claude, Gemini, ils sont tous en train de se battre pour dire : "Ah, nous on est à 72 % du benchmark." "Moi, je suis à 73,5."

Les gars, vous voulez faire quoi de plus ? Vous l'avez bien entraîné, il répond bien. Ce qui va être révolutionnaire, c'est l'adoption. Je ne pense pas que les LLM vont devenir extrêmement meilleurs. Ils sont déjà super. Mais l'adoption par les gens, oui.

Didier : Et au niveau économique ?

Lior : Pour moi, la vraie limite n'est pas technique, elle est économique. Il n'y a pas de modèle viable aujourd'hui. On sous-paye l'utilisation des LLM. C'est du dumping technique. On utilise un service à 100 fois moins cher que son coût réel.

Mais dans 10 ans ? Ils brûlent du cash. Ils devront un jour créer un modèle rentable. On ne peut pas cramer des milliards indéfiniment. Une fois la technologie massivement diffusée, les prix ne resteront pas aussi bas.

Didier : On est dans une bulle.

Lior : Ce qui distingue une bulle d'un business viable, c'est la création de valeur. Quand la seule valeur créée, c'est la valorisation des boîtes et non leur business, on connaît la fin de l'histoire.

Didier : Et sur le plan social, qu'est-ce qui t'inquiète ?

Lior : Il y a déjà en France 7 % de chômage. Tu as très peu de demandes d'emploi. Mettons qu'il y ait 1 million de recherches pour 3 millions de mecs qui n'ont pas de boulot. Ça veut dire qu'au minimum, 2 millions de personnes, on n'a juste pas besoin d'elles.

Et c'est presque beau, en fait. Les gars, on n'a pas besoin de vous. On avait déjà ce débat avec Benoît Hamon en 2017 sur le revenu universel. Chez les libéraux, on en parle depuis très longtemps. C'est aussi un moyen de mettre le patron face à quelqu'un qui n'a pas besoin de lui pour survivre.

Si tu mets des gens face à un patron en leur disant : "Vous crevez la dalle", le patron a un pouvoir trop gros sur eux. Alors que si tu mets des gens qui disent : "Moi, je viens parce que ça m'intéresse. Mais si tu me dis non, je m'en fous, je rentre chez moi et je fais du potager", là le patron doit jouer sur la concurrence. "Viens plutôt chez moi."

Didier : C'est un peu l'idée du "post-scarcity" dans la science-fiction.

Lior : Exactement. Une fois que la bouffe, le logement, l'énergie, tout est devenu une commodité, tu n'as plus rien à foutre de tes journées. Tu n'as plus qu'à profiter.

Didier : Et la formation dans tout ça ?

Lior : C'est catastrophique en France. Il n'y a pas un dixième de ce qu'il faudrait en termes de budget de formation. La responsabilité principale de l'État, ça devrait être de dire : "Les gars, vous devez tous être capables de monter en compétence, d'aller dans des sujets qui sont porteurs."

Mon meilleur pote qui était en reconversion, les galères dans lesquelles il était... On lui a dit : "Tu as ton CPF. C'est tout. Démerde-toi." C'est inadmissible que ce soit compliqué de trouver de l'argent pour la formation.

Didier : L'éducation devrait être un projet de vie.

Lior : Exactement. Ce n'est pas un truc que tu fais tes 10 premières années et après tu es tranquille. Mais tant qu'on n'aura pas un président ou une présidente qui dit : "Voilà, on met des milliards dans la requalification des gens", on va avoir de plus en plus d'inactifs. Pas parce qu'ils sont nuls, juste parce qu'on n'a pas besoin d'eux.

La seule question qui reste en suspens, c'est : imaginons qu'on puisse te former à volonté, encore faut-il qu'il reste des métiers qui te plaisent. Mon père disait à ma petite sœur : "Si tu fais un métier qui te plaît, tu ne travailles jamais." Mais on va former les gens pas forcément au métier qui leur plaît. C'est ça, la vraie problématique.

Didier : Parfait. Merci beaucoup Lior pour cette discussion, c'était passionnant.

Lior : Merci à toi !

Didier Sampaolo
Didier Sampaolo

Fondateur / Directeur technique

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